La rue du consulat de Lagrasse doit son nom aux consuls de Lagrasse qui y avaient installé le Consulat. C’est l’une des rues les plus passantes du village : elle mène au distributeur d’argent, à quelques boutiques très prisées et surtout, elle rejoint la place de la Halle, au coeur du village. C’est aussi la rue où résidait le Centre des Impôts, jusqu’en 2017, aujourd’hui remplacé par La Trésorerie. C’est là que réside notre Reine des Oreillettes.

Consul et consulats, une fonction établie par l’Eglise

Mais d’où vient ce terme « Consulat » ? Que sait-on sur le consulat de Lagrasse, à une époque ancienne ? Et si oui, quel rôle jouait-il ? Revenons sur le corps des consuls, une fonction qui vit le jour au début du 13e siècle, dans les villes et bourgs importants du Midi, qui jouissaient de droits particuliers de s’administrer.

La reine des Oreillettes habite Rue du Consulat

Ce sont les abbés qui ont institué le consulat. Avant la création de cette fonction, la communauté de Lagrasse avait déjà la capacité de nommer des représentants pour des évènements ponctuels (on les appelait syndics, parfois avoués ou procurateurs).

En Languedoc, le mouvement d’officialisation des consulats est entamé au 12e siècle. En pays d’Aude, Carcassonne possède un consulat apparemment permanent à partir de 1192 et Narbonne au début des années 1220 : en 1209-1210 pour le bourg et en 1221 pour la Cité, mais il existait déjà des consuls – sans doute désignés ponctuellement – en 1148. Dans d’autres grandes villes, le consulat est plus tardif : à Limoux, la première mention des consuls apparaît en 1218, mais le consulat ne fonctionne régulièrement qu’à partir de 1260.

Le tardif consulat de Lagrasse

Lagrasse obtient son consulat en 1287, plus tard que les grandes villes des pays d’Aude.

Les archives de l’abbaye de Lagrasse contiennent deux documents permettant de mieux comprendre l’organisation municipale dans cette ville à la fin du XIIIe siècle. Le 2 mai 1287, 387 chefs de famille, composant « plus des deux tiers » des hommes de l’université (lire : la communauté) avaient ratifié 16 pétitions adressées à l’abbé Auger de Gogenx pour lui demander de respecter les coutumes et les libertés de la ville et ils avaient « spontanément » créé quatre syndics chargés de les négocier, in In Les monastères et l’espace urbain et périurbain médiéval en Pays d’Aude : Lagrasse, Alet et Caunes, p. 120.

Rappelons le contexte plus particulier de Lagrasse : la puissance politique de l’Abbaye est immense au Moyen-Âge. Ainsi, au début du 12e siècle, une centaine d’églises et près de dix monastères, allant du bas Languedoc jusqu’à Saragonne, étaient détenus par Lagrasse. Et sur la rive opposée au village, l’abbaye jouit d’une prospérité économique saisissante. Or l’Abbé de Lagrasse incarne le seul seigneur en toute justice du bourg. C’est dans ce contexte que les consulats, représentants des villageois, défendaient les intérêts de ces derniers et géraient les affaires de la Communauté.

A une époque où la cité vivait d’une variété de ressources : agriculture, élevage, artisanat, commerce (dont la draperie), il était capital que le commerce les affaires de la ville ne soient pas laissées au seul pouvoir de l’Eglise.

Or les relations entre l’Abbé, seigneur des habitants, et les consuls, représentants des chefs de famille du bourg, n’étaient pas toujours très amènes.

Au sein du consulat, les consuls avaient un rôle de magistrats. C’était une fonction notoire à l’époque puisque les consulats

  • statuaient en effet sur les droits et les devoirs des Lagrassiens
  • organisaient aussi la vie économique de la cité, « jusqu’à fixer le nombre de fils qui devaient entrer dans chacune des différentes qualités de drap » (cit. Daxxx
  • préparaient les ordres de police
  • désignaient les employés chargés de protéger les récoltes
  • négociaent avec les Moines de l’abbaye les marchandises vendues sur le marché
  • entretenaient, aux frais du consulat, les grands équipements collectifs,

Consuls et représentation des métiers de Lagrasse

Voilà donc qu’à Lagrasse, tout au long du XIVe siècle, les habitants étaient représentés par un consulat de bourgeois notables, des notaires les plus réputés, des marchands demeurant sur la place, des artisans prévôts de leur métier, face à qui le premier interlocuteur, le viguier de l’abbé, était systématiquement issu de l’aristocratie, de la classe des domini, lui-même maître d’une seigneurie de la région. Nul doute, s’il en était, que l’essence monastique de la seigneurie de Lagrasse n’a jamais constitué une quelconque originalité dans les relations que les habitants entretenaient avec elle.

In Les monastères et l’espace urbain et périurbain médiéval en Pays d’Aude : Lagrasse, Alet et Caunes, p. 136.

Manifestement, les consuls étaient nommés parmi les gens les plus notables de l’agglomération. Ainsi, au 14e siècle, 31 habitants de la Cité auront occupé la fonction tout au long de ce siècle, dont la moitié exerçaient le métier de drapier ou, à tout le moins, une fonction dans cette industrie : pareurs, tisserands, marchands, … D’aucuns s’étonnent qu’aucun boucher, épicier, poissonnier, n’occupa cette fonction consulaire, lors qu’ils étaient très nombreux sur le marché de Lagrasse.

Ainsi le fonctionnement de l’institution consulaire augurait-elle, déjà, les faux-semblants de la démocratie.