Bien qu’elle n’ait pas le prestige de la forêt de Tronçais ou d’autres futaies tout aussi renommées, la forêt méditerranéenne des environs de Lagrasse mérite cependant les titres de noblesse qui forcent toute notre admiration et notre plus grand respect. Explications.

Entité tout à fait singulière, Lagrasse est située dans la région des Corbières Orientales, c’est à dire une zone limitée au Nord par la plaine de l’Aude, à l’Est par la frange littorale, au Sud par le département des Pyrénées Orientales et à l’Ouest par les Corbières Occidentales (influences du climat atlantique et montagnard). Installée sur des sols de nature calcaire principalement, souvent superficiels, érodés et dégradés, elle doit faire face à un climat méditerranéen très contrasté que l’on peut qualifier de climat de tous les extrêmes malgré les apparences : étés très chauds et secs (déficit hydrique prononcé typique du climat méditerranéen), automnes aux pluies diluviennes, hivers périodiquement rigoureux et vents impétueux déferlant sur les plaines et collines. Dans les Corbières, ce vent fougueux balayant allègrement les reliefs, fréquent et parfois très violent, de secteur Ouest à Nord-Ouest, se nomme le Cers. Tous ces éléments confèrent à l’ensemble de cette zone des potentialités forestières limitées, en terme de production. Quelques données complémentaires pour terminer : l’altitude varie de 100 à 600 mètres environ et la rivière de l’Orbieu, traversant Lagrasse, constitue la pièce maîtresse du réseau hydrographique.

Un peu d’histoire…

Il y a 6500 ans, faisant suite à la dernière glaciation würmienne (- 10.000 ans), le chêne vert (essence méditerranéenne par excellence) et surtout le chêne pubescent devaient occuper la quasi-totalité des Corbières Orientales jusqu’à l’époque romaine, se répartissant en fonction des facteurs climatiques, édaphiques (nature du sol) et topographiques du lieu. Quant au pin d’Alep, autochtone de la région d’après les analyses palynologiques récentes (étude des pollens fossiles), il devait subsister en îlots. D’une économie de prédation (cueillette, chasse et pêche), l’homme passa progressivement à une économie de production (culture, élevage, etc.) et se sédentarisa. Pendant quelques milliers d’années, cette forêt primitive paya un lourd tribut aux besoins de l’homme, et se trouva fortement ruinée aux siècles derniers :

__ paissance, voire “surpaissance” des animaux sur des garrigues déjà très pauvres (la dent du bétail n’épargnait rien),

__ utilisation des meilleures parcelles pour des cultures diverses (blé et autres céréales, vignes, oliveraies…),

__ défrichement et déboisement continuels pour se chauffer ou alimenter les fours à chaux, les verreries et les forges, etc. (les charbonnières fumaient allègrement),

__ ajouté à cette pression humaine, le feu terminait d’anéantir la forêt (de nos jours, l’incendie reste le plus grand ennemi).

Depuis des temps immémoriaux, l’économie pastorale s’est imposée dans les Corbières. Le développement continuel du pacage s’est toujours fait au détriment de la forêt. Les défrichements allaient bon train pour augmenter les surfaces de parcours de troupeaux d’ovinés d’autant que le feu, souvent utilisé, devenait un allié efficace. Des dizaines de milliers de bêtes à laines (moutons) et quelques milliers de bêtes à cornes (chèvres) arpentaient les collines méditerranéennes dénudées. On retrouve dans certains noms de village ou de lieux, l’importance de ce cheptel : Lanet pour la laine, Val de Dagne pour le mouton ou bien encore Saint-Laurent de la Cabrerisse pour la chèvre. Outre le lait et la viande, l’industrie de la laine florissante représentait la ressource essentielle des Corbières. N’appelait-on pas non plus le chemin de la laine, la route entre Carcassonne et Lagrasse ! De plus, le développement des abbayes de Fontfroide (cistercienne) et de Lagrasse (bénédictine) ne fit qu’accentuer cette primauté de l’élevage.

A coté de l’élevage, une polyculture complémentaire amoindrissait encore la surface forestière avant que la vigne ne vienne aussi réduire à “une peau de chagrin” la forêt des Corbières. Enfin, parallèlement, l’exploitation de minerais divers, les forges, les verreries, les tanneries (récolte de l’écorce riche en tan pour rendre les cuirs imputrescibles), etc. contribuèrent notablement à l’appauvrissement de la surface forestière de la région.

De nos jours, toutes ces activités ayant disparu, notoirement régressé ou subi un déclin, la forêt reprend tout doucement ses droits fidèlement à la dynamique naturelle de la végétation. Il faut se rappeler que la surface forestière française avait atteint un seuil critique de 8 millions d’hectares au siècle dernier alors qu’aujourd’hui, elle a retrouvé sensiblement sa superficie du Moyen Age avec pratiquement 16 millions d’hectares. Il faut dire également que si le pastoralisme commençait à décliner depuis la révolution française, l’exode rural pour ne pas dire la désertification (moins de pression humaine dans les campagnes) conjuguée à l’ère de l’industrialisation et à l’utilisation de nouvelles ressources énergétiques (charbon et pétrole notamment) ont contribué également à la “revégétalisation” de nos Corbières.

La forêt méditerranéenne aujourd’hui…

La couverture végétale actuelle est composée de grandes zones de garrigues (“forêt méditerranéenne dégradée”) résultant des actions anthropiques (culture, surpâturage, exploitations abusives, voire feu), de surfaces importantes de taillis de chêne vert préservés qui sont régulièrement exploités pour les besoins locaux (bois de chauffe), de quelques chênaies pubescentes reliques fournissant sporadiquement du bois de chauffage et de peuplements résineux très peu productifs dans l’ensemble.

Les pins, essences pionnières, forment des pinèdes ou des pineraies qui contribuent à la beauté des paysages rocailleux de la région. Sur sol calcaire (les Corbières ont un relief karstique prédominant), pins d’Alep (colonisation naturelle) et pins pignons ou pins noirs d’Autriche issus de régénérations artificielles, adaptent leur croissance à la frugalité de ces sols superficiels, tandis que les pins maritimes poussent exclusivement sur terrains siliceux. Châtaigniers et chênes lièges ont les mêmes exigences chez les feuillus. Enfin, des plantations ponctuelles de cèdre de l’Atlas viennent augmenter cette surface forestière résineuse et quant au cyprès, il mérite néanmoins d’être cité car il compte comme un élément important du paysage méditerranéen.

La forêt des Corbières Orientales est affectée principalement à la protection générale du milieu (cf. érosion des sols, paysage, environnement) et accessoirement à la production de bois d’œuvre résineux (toutefois modeste) et de bois de chauffage feuillu. De plus, elle revêt un rôle primordial d’accueil du public dans cette région touristique du Languedoc. De nos jours, une seule menace pèse dangereusement sur cette forêt : sa vulnérabilité au feu, véritable talon d’Achille de la région méditerranéenne (durant l’été 2003, ce sont 60.000 hectares de forêt qui ont brûlé…).

En conclusion, bien qu’elle n’ait pas le prestige de la forêt de Tronçais ou d’autres futaies tout aussi renommées, la forêt méditerranéenne des environs de Lagrasse mérite cependant les titres de noblesse qui forcent toute notre admiration et notre plus grand respect. Si Saint-Exupéry disait que l’essentiel est invisible, sachons nous émerveiller tout simplement devant cette nature apparemment pauvre mais à la beauté insoupçonnée. Protégeons-la afin que le végétal puisse poursuivre la reconquête du minéral et espérons que l’œuvre de Prométhée ne réduira pas en cendres cette forêt méditerranéenne lors d’un été surchauffé.