De tous les affluents de l’Aude, l’Orbieu est celui dont les crues sont les plus redoutables. D’une inondation à l’autre, le spectre des crues précédentes, ravageuses, habite les esprits des villageois de tout le bassin de l’Orbieu. À Lagrasse aussi.

Le bassin de l’Orbieu est situé dans les Corbières. L’origine se trouve à 810 m, le confluent à 18 m. L’Orbieu suit un parcours très sinueux dans le bassin, rempli d’obstacles naturels provenant de la constitution géologique de la contrée. Dans sa totalité, le bassin de l’Orbieu fait une superficie de 75,230 hectares. Lors des célèbres inondations d’octobre 1891, il est tombé près de 173 millions de mètres cubes d’eau sur tout le bassin de l’Orbieu.

Pluies extrêmes sur le bassin de l’Orbieu, octobre 1891

Dès lors, lorsque les pluies s’abattent sur le bassin, elles causent souvent d’immenses dégâts. Notamment chez nous, à Lagrasse. Comme le rapporte le bulletin météorologique, suite aux crues de l’automne 1891.

“À Lagrasse, un pont de pierre a été emporté, la moitié de la gendarmerie s’est effondrée, un grand nombre de maisons ont été inondées, un homme, le fils du meunier, a disparu, les routes ont été coupées de tous les côtés, le service télégraphique a été interrompu, et toutes les terres ensemencées ont été dévastées.”

Lisez la passionnante notice sur ces pluies extrêmes d’octobre 1891 ; on croirait lire un roman.

Mais tous les villages du bassin de l’Orbieu ont été touchés : Lanet, Mouthoumet, Montjoie, Ferrals, Luc-sur-Orbieu, Lézignan, …

Les inondations : une fatalité pour le bassin de l’Orbieu ?

Elles sont fréquentes, en effet, les menaces de crues extrêmes et donc d’inondations sur le bassin de l’Orbieu. Il suffit de consulter les annales de ces dernières trente à cinquante années pour constater la répétition régulière (environ tous les 3 à 4 ans) des risques sur Lagrasse : tempêtes, coulées de boue, inondations, chocs mécaniques …

Le bassin de l'Orbieu, victime d'inondations à répétitions
L’eau atteint un niveau inquiétant au pied de l’imposante Abbaye de Lagrasse.

Parmi les crues historiques, on cite souvent celles des 12 et 13 novembre 1999. Ces intempéries sont réputées comme les crues récentes de référence pour l’Est du bassin versant de l’Aude (Orbieu, Montagne Noire, Minervois, …. Puis il y eut les inondations de novembre 2005. Plus de 70 communes ont été classées catastrophe naturelle.

Inondations à Lagrasse, novembre 2005

Le 16 novembre 2005, La Dépêche titre son article sur les inondations de la veille “Inondations : le spectre de 1999“. “C’est un peu comme si les cieux nous tombaient sur la tête, six ans après. À deux jours près”.

Charlotte, résidente à Lagrasse, se souvient.

Il pleuvait depuis le matin. Une pluie fine mais régulière, ininterrompue. Suzanne était nerveuse. Elle tournait dans sa cuisine, en jurant. « Alors, tu vas t’arrêter ! » disait-elle en regardant le ciel. Elle se remettait à son tricot, nerveusement, se trompait dans ses mailles, rejurait. Ne tenait pas en place.

Au début de l’après-midi, les micros de la rue nous avaient prévenus. La nuit sera agitée. « Les riverains de la rivière Orbieu doivent se tenir vigilants ». Et puis la pluie s’était mise à tomber drue, les rues du village s’étaient transformées en torrents. Des toits tombaient des trombes d’eau. Nous sommes sortis équipés de nos bottes et de nos parapluies. Au pont vieux, la rivière grondait. Elle avait déjà monté de 2m40. Les pompiers étaient partout, aidant les habitants à vider leurs caves. L’eau montait, menaçante.

C’est la première fois que nous voyons la rivière gonfler de la sorte, Le ciel se déchaîne : tonnerres, éclairs, et la pluie, toujours  plus forte. « A 5m20, elle déborde » nous dit Suzanne qui commence à surélever les caisses qui jonchent le sol de ce qui était son magasin. C’est qu’elle se rappelle 1999 et l’eau qu’elle y a eue cette fois-là. Elle est inquiète.

Le spectacle est hallucinant

Nous retournons à la rivière. Les pompiers vont et viennent de la Porte d’Eau au bas du Boulevard Charles Cros. Dans la cave Durand, on attend, on commente. On regarde l’eau qui monte à vue d’œil. Ca y est, la rivière n’absorbe plus l’eau de la rigole. La flaque devient une mare qu’on ne peut bientôt plus traverser. L’eau commence à inonder la cave des Pasquiet.

Le spectacle est hallucinant. La rivière est déchaînée, boueuse, d’un courant emportant tout sur son passage. L’embacle près du barrage en amont du village a dû céder. Ce sont des troncs entiers qui sont emportés. Nous regardons médusés, impuissants.

Minuit… Cette fois, l’eau est passée au-dessus du parapet. Nous rentrons à la maison. Dans le village, toujours désert à cette heure tardive, des ombres déambulent, comme nous. Et la pluie ne s’arrête pas…

Juste un peu moins qu’en 1999

Le lendemain, nous constatons : de la boue partout dans le bas du village. A la Porte d’Eau, un lampadaire est couché. La pluie s’est arrêtée à 2 heures du matin. Le Père Durand, tout danger écarté, s’en est retourné chez lui. Il a eu 1m20 d’eau dans sa cave. Juste un peu moins qu’en 1999. La porte donnant sur la cour a cédé sous la poussée des eaux. Les pompiers sont toujours là : c’est qu’il faut nettoyer le village. La rivière est retournée dans son lit aussi vite qu’elle en était sortie. Elle est brune, opaque, mais un peu plus calme. Les habitants sont philosophes. « On est habitués. C’est moins grave qu’en 99 »…

Pourquoi des inondations alors qu’il a moins plu ?

Telle est la question qui fusait, au lendemain de ces terribles crues de 2005. Comment l’eau a-t-elle pu monter jusqu’à six mètres, et dépasser par 3 sa cote d’alerte ? Puis s’engouffrer dans les rues les plus basses, arroser une vingtaine de maisons. Alors qu’il a plu 3 fois moins qu’en 1999 ?

À l’époque, pour les élus du village, la réponse était évidente : c’est l’encombrement du lit de la rivière, en amont et en aval du pont routier, qui a causé la brusque montée des eaux.

Vous vous rappelez vous aussi ces inondations dans le bassin de l’Orbieu ? Vous voulez nous partager des photos, des anecdotes ? Commentez cet article.